à TELLIER Céline, Ministre de l'Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-être animal
J'ai déjà interrogé Madame la Ministre plusieurs fois sur les marais d'Harchies. Ce site naturel est un lieu de repos pour de nombreuses espèces d'oiseaux lors de leurs migrations, dans un sens en automne, dans l'autre à la sortie de l'hiver. On parle parfois de « grand déferlement » pour qualifier les pics dans ces migrations.
Les oies mais aussi les grues cendrées sont observées cette année plus précocement qu'à leur habitude. Selon certains ornithologues, on parle quand même d'un mois et demi d'avance sur le calendrier traditionnel. Le phénomène tend à s'accentuer avec les années. On est en droit de s'inquiéter.
L'administration de Madame la Ministre surveille-t-elle les phénomènes migratoires ?
Quel service en est plus spécifiquement chargé ?
Y a-t-il une collaboration avec les milieux associatifs ?
Peut-on confirmer le caractère hâtif du grand déferlement depuis quelques années et principalement cet hiver ?
Peut-on en identifier les causes ?
La Wallonie a-t-elle une emprise sur certaines de ces causes ?
La Wallonie a-t-elle mis en place ou étudie-t-elle des aménagements pour faciliter les migrations et peut-être aussi aider les espèces à reprendre leur rythme habituel ?
Quelle forme cela prend-il ?
Réponse du 08/05/2024
de TELLIER Céline
Depuis plusieurs décennies l’administration coordonne le monitoring des oiseaux sauvages en Wallonie. Ce monitoring comporte notamment des suivis hivernaux d’oiseaux d’eau, excellents indicateurs des phénomènes migratoires.
Pour ce faire, l’administration et plus précisément le Département de l’Étude du Milieu naturel et agricole du SPW-ARNE se font accompagner via des marchés publics, attribués régulièrement à l’ASBL Aves-Natagora, laquelle bénéficie d’un réseau de bénévoles et de professionnels.
Au travers de relevés menés sur les principaux sites d’hivernage, dont les Marais d’Harchies, il est possible d’établir un monitoring fiable à long terme des tendances des oiseaux venant hiverner en Wallonie. Ce monitoring ciblé s’appuie sur la mobilisation des centaines d’ornithologues qui renseignent les dates d’arrivée des premiers migrateurs et qui réalisent des suivis migratoires. Les bases de données ainsi constituées renferment des éléments indispensables pour suivre la phénologie des oiseaux et son évolution au cours du temps.
Ce monitoring est complété par le travail du Centre belge de Baguage de l’Institut Royal des Sciences naturelles qui récolte des données relatives aux déplacements et aux migrations d’oiseaux à travers tout le pays. Le baguage est un outil de surveillance et d’observation des populations d’oiseaux sauvages. Il permet d’étudier les migrations et la démographie. C’est un travail réalisé grâce à la collaboration de centaines de bagueurs volontaires, pour la science et pour la conservation des espèces.
Par rapport à la question du caractère hâtif, depuis quelques années, d’un grand déferlement chez les oiseaux et les animaux en général, les facteurs affectant le cycle migratoire sont nombreux et complexes, tout comme les stratégies elles-mêmes d’ailleurs. Plusieurs facteurs externes et internes peuvent influencer les moments où les oiseaux quittent leur site de reproduction à l’automne pour leurs sites d’hivernage, et inversement au printemps, en causant soit des avances de phases, soit des retards.
Parmi les facteurs ayant les effets les plus importants sur la phénologie des oiseaux, nous retrouvons la photopériode et la température. La disponibilité en nourriture et l’avancement de la végétation jouent également un rôle essentiel.
L’existence ces dernières années d’hivers doux et de températures clémentes durant les mois de février et mars ne peuvent suffire à eux seuls à induire un changement rapide, significatif et durable dans les dates d’arrivée et de départ de nos migrateurs, et cela, même si les comportements inhabituels en résultant se font de plus en plus nombreux et sont de plus en plus marqués ces dernières années.
En aucun cas la phénologie des oiseaux n’est perturbée au point qu’ils auraient un mois et demi d’avance sur les dates habituelles.
Au-delà des dates de départ et de retour, le choix des sites de haltes migratoires et d’hivernage est également modifié par le dérèglement climatique qui rend les conditions hivernales moins rudes et les migrations méridionales moins indispensables.
Certaines espèces plus que d’autres, et même certains individus en particulier, peuvent montrer des modifications comportementales inhabituelles dans leurs stratégies de migration, d’hivernage et de reproduction. Néanmoins, il est important de différencier des phénomènes localisés, exceptionnels, qui peuvent être spectaculaires, des tendances générales, moins marquées du fait d’un lissage des différences individuelles et spécifiques.
Notons à ce sujet que la migration est une stratégie qui permet aux oiseaux de survivre en hiver. Certaines espèces ne migrent pas ou très peu, d’autres au contraire réalisent des migrations de plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers de kilomètres. Chaque espèce a sa propre stratégie de migration, qui théoriquement lui donne le plus de chances de survivre et de se reproduire. Dès lors, les modifications phénologiques des oiseaux migratoires peuvent également être perçues comme une adaptation de ces stratégies face aux modifications des conditions climatiques.
Les engagements de la Wallonie et des régions et pays voisins face au dérèglement climatique devraient à terme conduire à ralentir les tendances observées chez les oiseaux migrateurs. Nous devons aussi agir sur la qualité des habitats nécessaires aux haltes migratoires, à l’hivernage et la reproduction afin que les oiseaux trouvent les conditions idéales et nécessaires à leurs besoins, quelle que soit la période du cycle biologique. Il est donc primordial d’œuvrer pour la conservation de l’attractivité de sites, comme les marais d’Harchies, mais pas uniquement. De nombreux autres sites sont utiles à la migration et à l’hivernage des oiseaux.