à TELLIER Céline, Ministre de l'Environnement, de la Nature, de la Forêt, de la Ruralité et du Bien-être animal
La régression de la biodiversité entraîne la disparition de nombreuses espèces et la COP15 de décembre 2022 à Montréal a d'ailleurs fixé un cap important à travers le Cadre mondial pour la biodiversité. Le Gouvernement wallon travaille en ce sens et de nombreuses actions sont mises en place pour préserver la nature, protéger la biodiversité et améliorer la robustesse de nos écosystèmes.
Parmi les projets prioritaires de Madame la Ministre, il y a la restauration des tourbières qui, on le sait, permet à certaines zones d'absorber davantage d'eau et évite ainsi les effets de ruissellement ou l'imperméabilisation des sols.
Certaines voix contraires dénoncent l'impossibilité de restaurer ces tourbières qui nécessiteraient trop d'eau pour pouvoir fonctionner.
Quelle est son analyse ? Confirme-t-elle ces propos ?
Y a-t-il d'autres facteurs à prendre en compte qui permettent aux tourbières de fonctionner ?
De manière globale, quels sont les moyens octroyés pour restaurer les tourbières ?
Quelles actions concrètes sont en cours ou prévues et où ?
Je pense par exemple aux fonds débloqués dans le cadre du soutien aux candidats non repris de l'appel à projets de parc national, pour restaurer les tourbières des Hautes-Fagnes. Cette région a souffert et souffre toujours d'assèchement des sols et de destruction des tourbières pour les cultures d'épicéas.
Enfin, la loi de restauration de la nature votée au parlement européen en juin 2023 a pour objectif de restaurer 90 % des milieux naturels.
Quel plan existe au niveau wallon pour atteindre cet objectif ?
Réponse du 03/06/2024
de TELLIER Céline
Étant donné l’importance des habitats tourbeux, il est effectivement primordial d’en augmenter les surfaces par le biais de mesures de restauration.
En Wallonie, les tourbières hautes dégradées font l’objet de mesures de restauration depuis 1993. D’abord réalisées à petite échelle dans une optique expérimentale, vu les résultats encourageants obtenus grâce à la technique mise au point pour déplacer les pelleteuses quasiment partout sans causer de dommage au sol, ces mesures ont ensuite été appliquées sur de plus grandes surfaces. La restauration des tourbières dégradées à Molinie a pris une ampleur particulièrement importante à partir de 2007 dans le cadre du projet LIFE « Hautes-Fagnes », puis dans le cadre du financement du PwDR (Programme wallon de développement rural) à partir de 2014. De vastes travaux sont encore en cours cette année dans les zones tourbeuses des cantonnements DNF de Malmedy, d’Elsenborn et de Verviers. De nouveaux projets de restauration sont en préparation pour les cantonnements DNF de Malmedy et de Verviers.
À ce jour, dans les Hautes-Fagnes, principales zones de tourbières hautes de Wallonie, les travaux de restauration ont concerné une superficie d’environ 348 ha (251 ha décapés et 97 ha ennoyés). Ils ont été menés dans des tourbières hautes totalement dégradées ainsi qu’en périphérie des secteurs de tourbières encore actives. Des travaux sont toujours en cours dans divers secteurs de tourbières dégradées au sein de la réserve naturelle des Hautes-Fagnes.
Deux techniques de restauration des tourbières ont été développées dans les Hautes-Fagnes : d’une part l’ennoiement de secteurs dégradés via l’érection de digues et, d’autre part, le décapage. Ces deux techniques visent dans un premier temps la restauration de conditions hydriques favorables aux espèces typiques des tourbières et particulièrement aux sphaignes, ainsi que la reconstitution de végétations caractéristiques. À nettement plus long terme, le souhait est de recréer un acrotelme - couche superficielle « active » des tourbières intactes -, d’augmenter la capacité de stockage de l’eau et de relancer la dynamique de production de tourbe.
Les travaux de restauration font l’objet d’un monitoring scientifique qui permet aujourd’hui d’évaluer l’efficacité des techniques de restauration employées. On dispose de 730 relevés effectués dans les zones restaurées, dont une bonne moitié font l’objet d’un suivi annuel. Ces relevés peuvent être comparés avec des relevés témoins des tourbières dégradées et des différents types de tourbières intactes. Les données indiquent que les habitats restaurés évoluent bien vers les habitats cibles et que le temps est un facteur primordial dans le processus de restauration. Il faut compter au minimum une quinzaine d’années pour que les habitats recréés évoluent vers les habitats cibles.
L’analyse de la dynamique de la recolonisation végétale montre aussi que les milieux restaurés restent suffisamment humides lors des sécheresses à répétition et sont plus résilients que les milieux non restaurés. Ces dernières années, malgré plusieurs étés très secs et caniculaires (2019, 2020, 2022), la végétation continue à progresser positivement dans les milieux restaurés, alors que les milieux dégradés subissent fortement l’impact de la sécheresse.
Afin d’assurer un fonctionnement optimal des tourbières reliques encore en bon état et des tourbières restaurées, il est nécessaire d’optimiser les conditions hydriques favorables à l’habitat, ce qui implique d’entreprendre la restauration d’autres habitats du bassin versant. En ce sens, les nombreux travaux de déboisement de plantations d’épicéas sur sols tourbeux et paratourbeux, en cours sur le plateau des Hautes-Fagnes, et leur transformation progressive en forêts feuillues naturelles non drainées est une mesure qui appuie favorablement les mesures de restauration des milieux tourbeux.
Pour ce qui concerne les Hautes Fagnes, les fonds débloqués dans le cadre de l’appel ayant mené à la création de deux parcs nationaux couvrent la sensibilisation et l’éducation, l’accueil des visiteurs et la valorisation des paysages, ainsi que la restauration d’habitats naturels autres que les tourbières (landes, forêt feuillue) par la coupe ou le déchiquetage de semis naturels d’épicéas et l’installation de clôtures. Dans le délai imparti pour les dépenses, il n’était pas possible de mettre en place des mesures de restauration nécessitant un permis d’urbanisme, comme par exemple la restauration de tourbières via des digues d’ennoiement.
Enfin, la loi sur la restauration de la nature n’a malheureusement pas, à ce jour, été adoptée par le Conseil des ministres européen, et ce malgré l’accord en trilogue en novembre 2023. Au niveau wallon, la Stratégie Biodiversité 360° prévoit cependant d’implémenter les objectifs et mesures de la Stratégie de l’Union européenne en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030, ainsi que les engagements du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming adoptés à Montréal. Le premier axe de cette stratégie a pour objet la restauration des éléments majeurs de la biodiversité, à savoir en particulier les espèces et habitats menacés et prévoit, notamment, de restaurer une part significative des écosystèmes dégradés et de s’assurer qu’au moins 30 % des espèces et des habitats qui ne présentent pas actuellement un état favorable entrent dans cette catégorie ou affichent une tendance nettement positive. Les habitats tourbeux sont englobés dans ces différentes mesures.