à COPPIETERS Yves, Ministre de la Santé, de l'Environnement, des Solidarités et de l'Economie sociale
Le cadmium est un métal lourd toxique, classé cancérigène certain pour l'humain. Présent notamment dans les engrais phosphatés, les émissions industrielles, et l'eau contaminée, il s'accumule dans l'organisme humain, en particulier dans les reins et le foie, avec des effets sanitaires graves : troubles rénaux, atteintes osseuses, perturbations du développement chez l'enfant, et augmentation du risque de cancer, notamment du poumon et de la prostate.
En France, une vaste étude publiée en 2024 par Santé publique France a révélé que près de 99 % de la population adulte présente du cadmium dans les urines, signe d'une exposition généralisée. Dans certaines régions, comme les Hauts-de-France, fortement marqués par une activité métallurgique passée, les niveaux moyens sont deux fois plus élevés que dans le reste du pays. L'étude pointe aussi une exposition accrue dans les milieux populaires, posant clairement une question d'injustice environnementale et sociale.
Face à cela, je souhaite interroger M. le Ministre sur la situation en Wallonie. Notre région a elle aussi connu une histoire industrielle lourde, notamment dans le Hainaut et autour de Liège, avec des sols contaminés de longue date. Dans un contexte où la santé environnementale doit devenir un pilier de nos politiques publiques, j'aimerais avoir quelques éclaircissements sur la situation dans notre région.
Des études ont-elles été réalisées récemment en Wallonie pour évaluer l'exposition de la population au cadmium, notamment via la biosurveillance humaine ou l'analyse environnementale des sols et des eaux ? Si cela n'est pas le cas, des études sont-elles prévues, notamment pour les régions industrielles et/ou frontalières de la France ?
Quelles actions sont actuellement menées pour limiter l'exposition au cadmium, en particulier dans les zones à risque : dépollution des sols, restrictions sur certains engrais, surveillance des eaux ?
Existe-t-il une coordination entre les politiques de santé, d'environnement et d'agriculture pour prévenir durablement les effets du cadmium, notamment en tenant compte des publics les plus vulnérables ?
Réponse du 22/07/2025
de COPPIETERS Yves
Les niveaux de cadmium dans l'environnement peuvent varier considérablement et sont la conséquence de sources naturelles (érosion des roches mères, éruptions volcaniques, feux de forêt) et de sources anthropiques (usage dans la fabrication de plastiques, peintures, batteries et piles, les activités minières, les engrais, les boues d'épuration, l'élimination inappropriée des déchets). Ce métal est présent en faible quantité dans l’air, l’eau et le sol (HBM4EU (2020). Scoping documents for 2021 first and second round HBM4EU priority substances. https://www.hbm4eu.eu/wpcontent/uploads/2021/03/HBM4EU_D4.9_Scoping_Documents_HBM4EU_priority_substances_v1.0.pdf).
La source principale d’exposition de l’Homme au cadmium est le tabagisme. L’absorption d’aliments contaminés comme des légumes, des fruits de mer ou des abats constitue également une source de contamination. Les effets principaux du cadmium sont une atteinte rénale (néphropathie pouvant évoluer vers l’insuffisance rénale) et une atteinte osseuse pouvant conduire à une ostéomalacie et une ostéoporose. Le cadmium est également cancérigène (groupe 1 – CIRC, 2009). Certains dérivés du cadmium sont en outre suspectés d’avoir des propriétés de perturbation endocrinienne (Rana, S. V. S., 2014. Perspectives in endocrine toxicity of heavy metals--a review. Biological Trace Element Research, 160(1), 1–14.)
La première source du cadmium étant le tabac, la principale recommandation consiste à s’abstenir de fumer (cigarette, cigare, pipe, et cetera). En cas de difficultés pour cesser cette pratique, il convient d’éviter de fumer dans des espaces clos (maison, voiture, et cetera) et en présence d’autres personnes, surtout s’il s’agit d’enfants ou de femmes enceintes. Il est également recommandé d’éliminer de manière appropriée les piles et autres produits contenant du cadmium et de limiter la consommation d’abats, comme le foie et les rognons, où le cadmium se stocke lorsqu’il est assimilé par l’organisme.
L’exposition globale au cadmium des Wallons a été étudiée dans le cadre du programme de Biomonitoring humain wallon (BMH-WAL). Ce métal a été dosé dans le sang et l’urine des participants appartenant aux catégories d’âge suivantes : nouveau-nés, enfant de 3 à 5 ans et de 6 à 11 ans, adolescents de 12 à 19 ans et adultes de 20 à 39 ans et de 40 à 59 ans.
En voici les principaux enseignements : - le cadmium n’a pas été détecté dans le sang de cordon des nouveau-nés ; - il a été quantifié chez plus de 90 % des participants enfants, adultes et adolescents (sang ou urine) ; - plus l’âge augmente et plus les niveaux sont élevés et certains dépassements des valeurs de référence sanitaire pour le cadmium ont été observés ; - sans surprise, la concentration observée chez les fumeurs était plus élevée que chez les non-fumeurs ; - les femmes montrent des niveaux de cadmium sanguin plus élevés que les hommes. Ceci peut s’expliquer par des réserves en fer plus basses chez les femmes favorisant l'absorption du cadmium ; - les concentrations observées chez les enfants wallons se sont avérées 2 à 3 fois supérieures aux concentrations qui avaient été rencontrées chez les enfants belges en 2011-2012 ; - les concentrations en cadmium mesurées chez les adultes wallons restent comparables aux concentrations rapportées en Europe, aux USA ou au Canada.
Le projet POLLUSOL (et sa suite POLLUSOL 2) mené par la SPAQuE visait à étudier la pollution des sols, des légumes et des eaux souterraines dans des zones de pollution atmosphérique de proximité en Wallonie, notamment liées aux anciennes activités industrielles (sidérurgie, métallurgie, et cetera).
L’objectif principal de ce projet consistait à cartographier les teneurs en métaux lourds (dont le cadmium) dans les sols wallons. Pour cela, des prélèvements ont été réalisés dans 10 communes, et une cartographie des teneurs attendues a été mise au point par modélisation en se basant sur les analyses réalisées, l’occupation du sol, le type de substrat du sol et les retombées atmosphériques.
De zones où les concentrations en métaux lourds, dont le cadmium, dépassent les niveaux naturels, notamment dans les sols des vallées de la Meuse et de la Vesdre est liée à l’histoire industrielle de cette région, notamment l’implantation des industries de métallurgie des métaux non ferreux.
Dans le cadre de ce projet, un collège d’experts, réunissant des toxicologues et des médecins, a rendu un avis. Cet avis n’envisage pas de mesures particulières à prendre. Tout au plus, conseille-t-il de suivre une série de recommandations habituelles pour les utilisateurs de jardins potagers (p. ex. se laver les mains en revenant du jardin, enlever chaussures et vêtements de jardinage à l’extérieur de la maison, laver tous les légumes, éplucher les légumes poussant dans la terre, varier les types de légumes cultivés, et cetera)
Le projet CAPASOL 6, mené par l’UCLouvain en 2018, a produit des cartes des concentrations de fond en polluants inorganiques (dont le cadmium) dans les sols agricoles et forestiers de Wallonie. Ces cartes font partie du catalogue de données du géoportail de Wallonie.
De plus, la cartographie des activités potentiellement polluantes pour le sol (sans viser spécifiquement un polluant en particulier) ou des sites ayant déjà fait l’objet de mesure de gestion du sol (quel que soit le polluant concerné) est disponible à partir de la Banque de données de l’état des sols (https://sol.environnement.wallonie.be/bdes.html).
Les études déclenchées par le décret du 1er mars 2018 relatif à la gestion et à l’assainissement des sols peuvent couvrir des problématiques de cadmium, avec la réalisation d’une évaluation des risques si la valeur seuil en ce métal est dépassée pour un usage donné, voire l’obligation de faire un assainissement pour les situations avec des risques inacceptables au regard de l’usage du site.
Concernant les matières apportées sur les sols, le remblaiement des sols par des terres excavées respecte aussi les dispositions du décret sol notamment au regard du respect de seuils en fonction des usages, et les fertilisants doivent respecter les dispositions européennes, fédérales et régionales (ce dernier niveau étant activé en cas de statut de déchets) qui fixent également des normes à respecter en termes de teneur maximale en cadmium.
Le transfert des métaux lourds, dont le cadmium, du sol vers les plantes potagères a été étudié dans le cadre du projet POLLUSOL, mais également dans celui du projet SANISOL. Ce dernier a permis de mettre à disposition des citoyens wallons un outil informatique permettant de proposer des recommandations en matière de production végétale et de gestion pour chaque parcelle individuellement sur base d’un modèle d’évaluation des risques (https://sanisol.wallonie.be). Ce modèle a été développé à partir d’équations de transfert sols-plantes, de valeurs toxicologiques de références et de valeurs de bioaccessibilité spécifiques à chaque métal. Les informations nécessaires sont collectées par le biais d’un questionnaire au moyen duquel l’utilisateur de l’outil SANISOL fournit des informations telles que les concentrations en métaux dans le sol, le type de légumes ou fruits autoproduits, ses habitudes alimentaires, la fréquentation du jardin potager, et cetera.
Dans le cadre du projet SANISOL, des analyses menées en Wallonie en 2022-2023 sur des espèces potagères commercialisées ont montré plusieurs dépassements en cadmium et ceux-ci sont plus fréquents pour l’aubergine, l’oignon, le poivron et le potiron.
Une telle situation de non-conformité de la production alimentaire s’est déjà produite pour le cadmium dans une exploitation à Olne en 2021-2022 (choux frisés) et a nécessité la destruction de la culture maraichère échantillonnée par l’AFSCA. Cette situation avait mené au projet METALEG, mené par le département Gembloux Agro-Bio Tech de l’Université de Liège et le CRA-W. L’objectif principal de ce projet était de définir les meilleures pratiques culturales à mettre en place sur les parcelles incriminées pour éviter qu’une telle situation ne se répète à l’avenir et de tenter de définir l’étendue de la problématique. S’il a été possible d’identifier plus précisément l’origine de la contamination sur le site de l’exploitation à Olne, il est apparu qu’il n’existait pas de solution « miracle » permettant de garantir une qualité optimale des futures cultures sur ce site à court ou moyen terme. Faire évoluer la chimie du sol est un travail de longue haleine et la chimie subtile du vivant n’en garantissait pas le résultat final. À l’issue du projet METALEG, il avait été convenu de s’orienter vers des outils de formation à destination des maraîchers ; ce qui doit encore être développé.
De plus, l’ISSeP a mené récemment une étude de l’exposition des enfants aux métaux lourds des sols. Ce projet, dénommé BIOSOL, a cherché à mettre en évidence la contribution éventuelle des sols, parmi d’autres facteurs, aux concentrations en métaux lourds (dont le plomb, le cadmium et l’arsenic, considérés comme les plus toxiques) mesurées dans les urines de 172 enfants de 6 à 11 ans, résidant sur des sols caractérisés par des niveaux et des types de contaminations différents. Les résultats de cette étude ont montré que les niveaux de cadmium dans les urines ne sont pas liés de manière significative aux concentrations dans les sols.
Par ailleurs, le SPW ARNE coordonne le programme de surveillance de l’état chimique des eaux wallonnes, incluant le cadmium comme paramètre obligatoire à mesurer dans les eaux souterraines et de surface potabilisables. Les producteurs d’eau doivent transmettre chaque année leurs résultats d’analyses chimiques (dont le cadmium) à la Direction des eaux souterraines (DESo) du Département de l'environnement et de l'eau (DEE).
Grâce à ce programme, on sait que le cadmium est peu présent dans les nappes wallonnes. Au niveau de l’eau distribuée, on n’observe pas de dépassements de la norme de 5 µg/L depuis 2016.
L’état de l’environnement wallon a également fait en 2018 un état de situation des dépôts atmosphériques d’éléments traces métalliques tels que le cadmium sur base d’un réseau de 126 jauges situées à proximité de 31 groupes d’industries fortement émettrices (industries sidérurgiques, cimenteries, carrières, incinérateurs…), localisées essentiellement le long du sillon Sambre-et-Meuse (https://etat.environnement.wallonie.be/contents/indicatorsheets/SOLS%201.html#).
Enfin, le portefeuille d’action en Environnement-Santé ENVIeS 2025-2030, adopté par le Gouvernement wallon le 5 juin 2025, prévoit notamment les actions suivantes incluant des aspects liés à l’exposition au cadmium : - action I-2 : Renforcer la compréhension des liens entre environnement et santé par l’exploitation des résultats issus des biomonitoring et l’identification des mesures pouvant être mises en place (à l’échelle collective et individuelle) pour réduire l’exposition ; - action II-6-1 : Valorisation de l’outil SANISOL afin de vulgariser et disséminer de l’information sur la pollution des sols, les risques sanitaires associés et les moyens de s’en protéger.