L’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) en santé et ses risques pour les patients
Session : 2025-2026
Année : 2026
N° : 763 (2025-2026) 1
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Question écrite du 27/02/2026
de TILLIEUX Eliane
à COPPIETERS Yves, Ministre de la Santé, de l'Environnement, des Solidarités et de l'Economie sociale
Un article récent met en lumière un phénomène de plus en plus répandu : des patients atteints de pathologies rares ou chroniques se tournent vers des intelligences artificielles généralistes pour comprendre leur état de santé, parfois faute de réponses suffisantes dans un système de soins sous tension. En Wallonie aussi, des citoyens téléchargent déjà leurs rapports médicaux dans ces outils, sans cadre, sans accompagnement et sans garanties quant à l'usage de leurs données.
Des médecins académiques alertent sur une réalité préoccupante : chaque semaine, des patients modifieraient ou interrompraient des traitements après avoir consulté une IA. Pourtant, aucune donnée publique ne permet aujourd'hui de mesurer l'ampleur de ces usages ni leurs conséquences sanitaires. Cette situation pose des enjeux majeurs de sécurité, de littératie en santé et d'égalité d'accès à une information médicale fiable, alors même qu'une partie de la population wallonne éprouve déjà des difficultés à comprendre des informations de santé complexes.
Dans le cadre des compétences santé wallonnes, notamment d'organisation de la première ligne de soins, quelles actions M. le Ministre entend-il prendre afin de mieux objectiver et documenter l'usage réel des intelligences artificielles par les patients wallons en matière de santé ?
Comment en concertation avec les cercles de médecine générale agréés par la Wallonie, M. le Ministre évalue-t-il les pratiques à risque, notamment en matière d'autodiagnostic et de recours à l'IA en dehors de tout accompagnement par des professionnels de santé ?
Par ailleurs, quelles initiatives la Wallonie entend-elle prendre, en concertation avec le Fédéral et les entités fédérées voisines, pour encadrer, réglementer et accompagner l'utilisation de l'intelligence artificielle par les citoyens dans le cadre de demandes ou de recherches à caractère médical ?
Enfin, quelles mesures de sensibilisation et de prévention M. le Ministre envisage-t-il afin d'informer les Wallonnes et les Wallons sur l'utilisation, la protection et les risques liés au traitement de leurs données de santé par les plateformes d'intelligence artificielle ?
Réponse du 20/04/2026
de COPPIETERS Yves
Les maladies chroniques constituent la grande majorité de l’impact des maladies en Belgique et une part importante des décès, et leur importance devrait croître avec le vieillissement de la population (Maladie chronique | sciensano.be). Leur prise en charge repose sur l’implication active des patients dans le suivi des symptômes, l’adhésion aux traitements et l’adoption de comportements de santé adaptés.
L’émergence de l’intelligence artificielle (IA) en santé offre de nouvelles opportunités pour les patients, mais pose également des défis en matière de sécurité des données, de régulation et d’éducation, notamment lorsque les citoyens utilisent des outils grand public pour analyser leurs symptômes, comprendre des résultats médicaux, compléter des informations obtenues auprès de professionnels ou effectuer des autodiagnostics.
Utilisée directement par les patients, l’IA peut par exemple : - renforcer l'accès à l'information médicale, l'éducation et la compréhension de la maladie et plus largement la littéracie en santé (https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39207827/, août 2024 https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7091022/, mars 2020) ; - améliorer l’autogestion des maladies chroniques (Journal of Medical Internet Research - AI Applications for Chronic Condition Self-Management: Scoping Review, 2025 et Engagement avec des interventions activées par agent conversationnel dans l’autogestion des maladies cardiométaboliques : revue systématique - ScienceDirect, 2025) - (Design and Evaluation of an AI-DrivenPersonalized Mobile App to Provide MultifacetedHealth Support for Type 2 Diabetes Patients inChina, 2025); - faciliter le suivi des symptômes et l’adhésion au traitement (VitalDiagnosis: AI-Driven Ecosystem for 24/7 Vital Monitoring and Chronic Disease Management, 2026).
Malgré leur potentiel, ces technologies posent plusieurs défis scientifiques, éthiques et réglementaires, notamment le manque d’essais cliniques à grande échelle, la variabilité des évaluations (Advice for Diabetes Self-Management by ChatGPT Models: Challenges and Recommendations, 2025), les risques de désinformation, ainsi que la nécessité d’améliorer la sécurité, la personnalisation et l’empathie des systèmes (Between Knowledge and Care: Evaluating Generative AI-Based IUI in Type 2 Diabetes Management Through Patient and Physician Perspectives, 2025).
L’Union européenne dispose d’une régulation de pointe concernant la protection des citoyens en matière numérique. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD) a ainsi consacré le droit à la vie privée et à la protection des données personnelles. Celui-ci s’applique à tout traitement de données à caractère personnel et donc également à l’usage de ces données par des outils d’IA. Le RGPD a été intégré dans le droit belge par la loi du 30 juillet 2018 et c’est l’Autorité de protection des données qui est responsable de sa mise en œuvre et de son respect.
L’AI Act, entré en vigueur en 2024, constitue également une avancée majeure. Celui-ci met en place des règles d’utilisation de l’IA en se basant sur les risques liés à l’utilisation d’un outil. Plus ces risques sont élevés, plus des obligations importantes incombent aux acteurs développant et/ou mettant sur le marché ce genre de solutions. Ce règlement vise à promouvoir un développement responsable de l’IA et se base sur les recommandations du groupe d’experts de haut niveau sur l’intelligence artificielle de l’UE. En Belgique, c’est le SPF Économie, PME, Classes moyennes et Énergie qui se charge de la coordination générale de la mise en œuvre de l’AI Act.
Bien que la régulation des IA relève en grande partie de la compétence fédérale et européenne, le gouvernement wallon soutient activement les mesures législatives. La Wallonie a par exemple participé aux discussions sur des régulations comme le RGPD ou le DSA, notamment en matière de confidentialité et de sécurité des données.
La combinaison de la régulation, la sensibilisation, l’éducation citoyenne et l’implication des professionnels de santé est essentielle pour permettre aux Wallons de profiter des opportunités de l’IA en santé tout en protégeant leurs données et leur sécurité médicale. Cela nécessite une collaboration entre secteurs afin de garantir la transparence, la protection des données sensibles et de clarifier les limites des conseils médicaux fournis par l’IA.
Le Centre pour la cybersécurité Belgique (CCB), par le biais du programme Safeonweb, contribue à la sensibilisation des citoyens aux risques numériques, en particulier ceux liés à la divulgation de données sensibles et à l’usage responsable de l’IA, mais son action reste centrée sur la sensibilisation générale et non sur la régulation spécifique de l’IA en santé.
AI4Belgium, coalition nationale pour l’IA, pilotée par le SPF BOSA, rassemble universités, entreprises, administrations et société civile pour promouvoir une adoption responsable et éthique de l’IA dans les services publics et les domaines critiques.
Digital Wallonia, stratégie numérique régionale portée par l’Agence du Numérique (AdN), soutient l’innovation technologique et les projets IA en Wallonie. L’ADN y agit en tant que pilote et facilitateur, et veillera à rester attentive aux différentes dynamiques telles que le Plan fédéral de convergence en IA, et le plan d’action interfédéral eSanté auquel l'AViQ participe activement.
Les 5 axes prioritaires de cette stratégie sont : la souveraineté de la donnée, les compétences numériques, la transformation numérique des acteurs privés et publics (avec un axe particulier pour l’IA), la connectivité et la cybersécurité.
L’AViQ veille au bon fonctionnement de l’e-santé pour ses opérateurs, interagit avec l’autorité fédérale et les autres administrations, et assure le respect des droits du citoyen.
Dans un contexte de besoins croissants et de pénurie de professionnels dans les soins santé, du virage ambulatoire et d’une politique de renforcement de la médecine préventive, l’IA offre des perspectives prometteuses.
Par ailleurs, une étude de l’Icahn School of Medicine at Mount Sinai (New York, USA), publiée dans Nature Medicine (TICsanté - Articles - ChatGPT Health performance in a structured test of triage recommendations | Nature Medicine) ce mois de février a examiné la fiabilité des conseils de santé fournis par ChatGPT Health, une plateforme d’IA lancée en début d'année outre-Atlantique et qui permet de connecter des dossiers médicaux électroniques. Les chercheurs montrent que l’IA est fiable pour des situations non urgentes, mais peut commettre des erreurs graves en cas d’urgence, notamment en ne détectant pas certains risques suicidaires. Paradoxalement, elle identifie parfois mieux l’urgence lorsque les informations sont vagues.
Au vu de ces facteurs, les auteurs concluent que les IA de santé pour les consommateurs doivent être évaluées selon des critères de sécurité équivalents à ceux des dispositifs médicaux avant leur commercialisation.
ChatGPT Health n’est pas encore disponible en Europe. Selon OpenAI, cela s’explique par l’incertitude quant à la conformité du chatbot médical avec le RGPD européen, le règlement relatif aux dispositifs médicaux et l’AI Act.
D’autre part, il s’agit de promouvoir une hygiène numérique et un accès à une information fiable, en complétant le rôle des professionnels de santé vers lesquels le patient doit être orienté en cas de doute et afin de valider les interprétations et la pertinence des informations obtenues. La prévention et l’éducation doivent sensibiliser les citoyens à la fiabilité des sources, à la protection des données et aux limites des outils numériques, et les former à accéder, comprendre, évaluer et appliquer les informations de santé.
À ce titre, la sensibilisation citoyenne continue d’être opérée : • Publications du CSEM consolidant la culture numérique, partenariat avec Culture&Santé et Média Animation, Guides pratiques via le Centre Permanent pour la Citoyenneté et la Participation (CPCP), et cetera ; • L'AViQ y contribue en soutenant des organisations afin de développer l’esprit critique, de mettre en œuvre des interventions adaptées au public les plus vulnérables, dans une perspective de réduction des inégalités sociales de santé, de promotion de la santé et d'éducation permanente : - au CRéSaM, à l’ASBL Culture&Santé pour acquérir les bonnes pratiques d’utilisation d’internet et d’évaluation de la qualité des informations en santé ; - à Infosanté pour diffuser auprès du grand public de l’information en santé fiable et en langage clair, et qui aborde explicitement la question : « Et si l’intelligence artificielle est l’auteur de l’information que je lis ? » dans sa boîte à outils « Évaluer ».
L’AViQ soutient par ailleurs la SSMG, qui se charge de former et d’outiller les médecins généralistes pour aborder avec leurs patients de nombreuses questions de santé, notamment celle de l’autodiagnostic et du recours à l’IA.
L’AViQ participe également à un plan interfédéral de littératie en santé numérique, qui travaille sur deux axes complémentaires : améliorer les compétences numériques des citoyens et des professionnels de soins dans l'utilisation des dossiers de santé en ligne, ainsi que renforcer les capacités organisationnelles des institutions de santé pour les rendre « pro-littératie ».
Sa première action est de sensibiliser patients et professionnels sur l’importance d’un bon niveau de littératie et de son impact bénéfique sur la santé, les moyens de la développer chez les patients, proposer des outils et des techniques pratiques pour développer les compétences en communication interpersonnelle et en empowerment.
Les acteurs belges et européens collaborent pour créer un environnement sûr, informé et responsable pour l’utilisation de l’IA en santé par les citoyens.